Ce constat est d'autant plus frustrant qu'aucune des équipes éliminées n'a été surclassée. Bien au contraire. L'Afrique du Sud, la Côte d'Ivoire, la République démocratique du Congo et le Sénégal ont toutes rivalisé avec leurs adversaires européens. Elles ont parfois dominé, souvent mené au score ou longtemps résisté. Mais au moment où il faut gérer le temps et protéger leur avantage, elles ont toutes fini par craquer.
Gestion des fins de rencontre
Plus qu'un déficit de talents, ces éliminations mettent en lumière une faiblesse récurrente du football africain : la gestion des fins de rencontre.
Le premier coup de massue est venu de l'Afrique du Sud. Opposés au Canada dans le premier seizième de finale de l'histoire de leur sélection, les Bafana Bafana ont longtemps imposé leur maîtrise technique et philosophie de jeu. Ils semblaient avoir les cartes en main avant de voir Stephen Eustaquio surgir dans le temps additionnel (90e+2) pour offrir une qualification historique aux Canadiens. Une fin cruelle qui annonçait déjà une tendance inquiétante.
Quelques heures plus tard, la Côte d'Ivoire allait vivre un scénario tout aussi frustrant. Face à une Norvège pourtant loin d'être largement supérieure, les Éléphants ont proposé l'un des footballs les plus séduisants de ces seizièmes de finale. Malgré leur jeunesse (ils étaient la plus jeune équipe du tournoi), les hommes d'Emerse Faé ont multiplié les occasions, obtenu quatorze corners et constamment bousculé la défense scandinave.
Avant même la rencontre, le sélectionneur norvégien Ståle Solbakken avait ciblé ce qu'il considérait comme la principale faiblesse ivoirienne. « La Côte d'Ivoire est très désorganisée. Ce pays possède de très bons joueurs mais manque de rigueur tactique. Nous allons profiter de la moindre erreur. », a-t-il martelé.
Ses propos ont été vérifiés dans les dernières minutes de la rencontre. À peine revenus au score grâce à Amad Diallo à la 74e , les Éléphants ont immédiatement été punis par Erling Haaland, qui jusque-là, est resté discret, mais impitoyable sur une erreur de couverture défensive.
« Quand on a des occasions, il faut les mettre », regrettait Emerse Faé après la rencontre.
« C'est une défaite très amère. Il y avait largement la place. Nous avons manqué de lucidité dans le dernier geste. », a confié le capitaine Franck Kessié.
Malgré cette élimination, la Côte d'Ivoire quitte toutefois la compétition avec de solides espoirs de revenir encore meilleure. Première qualification historique pour les phases à élimination directe, groupe très jeune et football ambitieux : les bases existent. Reste désormais à apprendre à gérer les moments où tout bascule.
La République démocratique du Congo a, elle aussi, longtemps cru réaliser l'exploit. Grâce à l'ouverture matinale du score de Brian Cipenga(7e), les Léopards ont fait douter l'Angleterre pendant près de soixante-dix minutes. Défensivement disciplinés, solidaires dans chaque effort, les hommes de Sébastien Desabre ont résisté aux assauts anglais grâce notamment aux nombreuses interventions de leur gardien Lionel Mpasi qui a réalisé 5 arrêts dont 4 décisifs dans sa surface de réparation.
Mais à mesure que la fatigue s'installait, le bloc congolais a reculé. L'entrée des offensifs anglais a changé le rapport de force et Harry Kane a rappelé pourquoi il demeure l'un des meilleurs attaquants du monde en inscrivant un doublé décisif dans le dernier quart d'heure.
« On y a cru. On a fait un très bon match. Malheureusement, on concède deux occasions et un joueur de classe mondiale les transforme », regrettait Sébastien Desabre.
Même Harry Kane a tenu à rendre hommage aux Congolais : « La RDC est une équipe très compliquée à jouer. Leur gardien a réalisé des arrêts incroyables. »
Des paroles qui témoignent du respect gagné par les Léopards au cours de ce Mondial.
Mais le scénario le plus spectaculaire est sans doute celui du Sénégal. À cinq minutes de la fin du temps réglementaire, les Lions de la Teranga menaient encore 2-0 face à la Belgique. Leur qualification semblait acquise, puis tout s'est effondré.
La 86e minute
La réduction du score de Romelu Lukaku à la 86e minute a totalement changé la dynamique psychologique du match. Les Sénégalais ont perdu leurs repères, la Belgique a égalisé avant d'arracher la victoire durant les prolongations dans ce qui restera comme l'une des plus grandes remontées de cette Coupe du monde.
Contrairement aux autres sélections africaines, le Sénégal ne protégeait pas seulement un avantage minimal : il possédait un véritable matelas. Pourtant, lui aussi a fini par céder.
Un détail interpelle : le but victorieux d'Erling Haaland contre la Côte d'Ivoire est intervenu à la 86e minute. Celui d'Harry Kane contre la RDC également. Romelu Lukaku a relancé la Belgique... à la 86e minute.
Comme si cette minute était devenue le symbole des défaillances africaines dans ce Mondial.
Bien sûr, il ne s'agit que d'une coïncidence statistique. Mais elle illustre parfaitement un phénomène beaucoup plus profond : les équipes africaines ont systématiquement perdu la maîtrise de leurs matchs au moment où l'expérience, la gestion émotionnelle et le sang-froid deviennent déterminants car le problème n'est plus technique.
La Côte d'Ivoire, la RDC, le Sénégal et l'Afrique du Sud ont démontré qu'elles possèdent les qualités nécessaires pour rivaliser avec les meilleures nations européennes. Elles savent presser, produire du jeu, créer des occasions et imposer de longues séquences de domination. En revanche, elles peinent encore à ralentir le rythme lorsqu'il le faut, à conserver intelligemment le ballon, à casser les temps forts adverses ou simplement à faire preuve du cynisme qui caractérise les grandes nations habituées aux matchs couperets. C'est précisément sur ces détails que se jouent les grandes compétitions.
Le contraste avec le Maroc est d'ailleurs saisissant. Menés par les Pays-Bas après un but de Cody Gakpo à la 72e minute, les Lions de l'Atlas n'ont jamais paniqué. Ils ont continué à croire en leurs chances jusqu'au bout et ont été récompensés dans le temps additionnel grâce à une égalisation d'Issa Diop (90e+2), avant de s'imposer lors de la séance des tirs au but.
Là où les autres sélections africaines ont subi les dernières minutes, le Maroc les a maîtrisées. Ce n'est certainement pas un hasard. Comme lors du Mondial 2022, les Marocains affichent une maturité tactique et mentale qui leur permet de rester lucides dans les moments où tout bascule.
Pour la suite : l'Algérie, l'Égypte, le Cap-Vert et le Ghana tenteront désormais d'éviter le même piège lors de leurs seizièmes de finale.