Présentez-nous la Commission Nationale des Frontières de la côte d'Ivoire et expliquez l'initiative « Abidjan Border Forum »
La Commission Nationale des Frontières de la Cote d'Ivoire est une structure de l'Etat mise en place par décret en 2017, qui a pour vocation de coordonner toutes les initiatives frontalières, la délimitation et la démarcation des frontières en Côte d'Ivoire, ainsi que tout programme structurant de prévention des conflits, mais également qui est inscrit dans le développement des zones frontalières et l'implication, l'engagement des communautés dans la gouvernance des frontières en Côte d'Ivoire. « Abidjan Border Forum » (ABF) est une initiative de la Cote d'Ivoire depuis 2022 et consolidée par une co-organisation en 2024 par une décision des Chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union africaine (UA), relative aux ressources aux frontières, aux ressources partagées, ainsi qu'aux questions d'environnement. Nous avons abordé, en 2022, la question de la sécurité collective aux frontières avec l'implication des communautés. En 2026, nous sommes à la troisième édition de « Abidjan Border Forum ». Cette fois-ci, nous sommes dans une phase d'institutionnalisation de cette plateforme continentale validée par les Chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union africaine en 2025, qui fait que ce forum est devenu une plateforme continentale de réflexion et d'action. Le thème de cette année est : « Les peuples frontières : Culture, intégration et sécurité ». Nous entendons débattre de ces questions sur la vie des communautés et des peuples frontières.
Comment les Etats africains en général et la Cote d’Ivoire en particulier peuvent-ils concilier les impératifs de sécurité nationale avec la libre circulation des personnes, les échanges commerciaux et la préservation des liens socioculturels entre les populations frontalières ?
Lorsque nous avons été confrontés à la Covid, les Etats se sont refermés sur eux-mêmes en fermant les frontières. Mais nous avons, dans notre approche avec l'initiative du gouvernement, mené des actions de sorte que les frontières ivoiriennes ne soient jamais fermées. C'est une dynamique gouvernementale dans laquelle nous nous inscrivons. Dans la période post-Covid, nous avons initié des actions de mobilité des communautés qui ne sont nullement contradictoires avec la question de sécurité. En dépit de la situation qui prévaut dans le septentrion ivoirien, en raison du terrorisme dans les pays voisins, la Cote d'Ivoire n'a jamais ferme ses frontières, d’autant plus qu’il y a une dynamique qui démontre qu'il n'y a pas de contradiction entre une frontière sure, une frontière sécurisée, et la mobilité et la circulation des biens et des personnes.
Une frontière sure est une frontière qui permet aux communautés de la traverser en toute légalité et sûreté, et de continuer leurs échanges. La dynamique des communautés ne doit cependant pas s'inscrire dans des circuits informels, mais plutôt des circuits formels permettant aux Forces de Défense et de Sécurité et a tous ceux qui vivent dans le bassin des frontières de pouvoir transiter, échanger, et de favoriser le développement des commerces, des marches transfrontaliers, des échanges, des économies. Il s’agit également de développer les échangés transfrontaliers entre les communautés et les peuples qui sont à nos frontières.
Quelles mesures concrètes permettraient de formaliser et de sécuriser les activités transfrontalières, notamment celles pratiquées par les femmes et les jeunes, sans compromettre leurs moyens de subsistance ?
C'est l'une des raisons d'existence de la Commission Nationale des Frontières, car le gouvernement ivoirien lui a donné mandat de développer des programmes structurants a l'effet de prévenir toute forme de crises et de conflits dans les espaces frontaliers. En lien avec les commissions des pays voisins, nous développons des cadres de concertation, de coopération transfrontalière, ou nous impliquons les communautés dans la gestion de la gouvernance des frontières. Nous amenons en effet ces communautés a prendre des initiatives en lien avec les structures de l'Etat (autorités préfectorales, collectivités territoriales, administrations techniques présentes), de sorte qu'il y ait une harmonie entre les politiques publiques prises au bénéfice des communautés, ainsi qu’une implication véritable de ces communautés dans la mise en œuvre, et même au départ, dans la co-construction de ces politiques publiques. Celles-ci participent, a travers un engagement communautaire efficace, à la sécurisation, au développement et au rayonnement des frontières. Nous avons également des initiatives ciblées de coopération entre Forces de Défense et de Sécurité de part et d'autre des frontières pour favoriser les patrouilles conjointes. Nous avons aussi des projets transfrontaliers, notamment des coopératives agricoles de femmes et de jeunes, que nous développons avec les pays voisins, de sorte que ce bassin de vie, considère comme un bassin abandonne, soit un bassin vivant qui contribue à l'économie nationale, favorise les échanges inter-Etats, mais également intercommunautaires. De même, nous développons la diplomatie coutumière, ainsi que la diplomatie administrative avec les villages et les communautés de part et d'autre des frontières.
Comment concilier le respect de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation avec les réalités historiques, culturelles, sociales et économiques des communautés qui vivent de part et d’autre des frontières ivoiriennes ?
La question de l'intangibilité des frontières date de 1964, et cette décision de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) a été prise au moment où le continent africain connaissait quelques balbutiements lies a la délimitation des frontières. Cette décision a été prise pour maintenir les frontières des Etats en l'erat a partir du moment ou ceux-ci ont accède a l'indépendance. Ces frontières sont venues diviser des communautés, des peuples. Mais nous, Etats, avons l'obligation de délimiter, de démarquer, de connaitre et de faire reconnaitre les limites territoriales de nos souverainetés a l'effet que les droits positifs des différents Etats s'y appliquent et que chaque Etat connaisse la limite de sa souveraineté. Dans le cas de notre mandat de promotion de la coopération transfrontalière, nous considérons que cette délimitation, cet abornement de la frontière n'est pas une rupture entre deux pays. Mais ce sont des passerelles de développement, d'intégration que nous créons parce que nous encourageons les cultures, les coutumes, les marches transfrontaliers, les échanges commerciaux de part et d'autre de la frontière. Cette intangibilité qui se traduit par la démarcation et l'abornement de nos frontières n'est pas un obstacle a la poursuite de cette dynamique communautaire qui a existé avant l'arrivée du colon. Ce qui fait que certains peuples trouvent en face leurs frères et sœurs, et les mariages intercommunautaires, les mariages transfrontaliers sont assez dynamiques dans cette zone. Notre rôle, en tant que Commission Nationale des Frontières, est de faire la promotion de ces initiatives de coopération transfrontalière, d'échanges et de réveiller des bassins de vie. En Côte d'Ivoire, au Burkina Faso et au Ghana se trouve, par exemple, un bassin de vie des Lobis, un bassin très dynamique qui regorge d'énormes potentiels culturels que nous sommes en train de réveiller a travers l'espace de la Volta Noire. Nous avons également en vue de réveiller le bassin de vie de l'espace du Nimba, qui prend en compte la Cote d'Ivoire, la Guinée et le Liberia, afin de faire vivre cette culture, de sorte que ces espaces soient également des leviers de paix, de développement et de prospérité des zones frontalières. Il y a par ailleurs « SKBO », le bassin de vie constitue par les zones frontalières de la Cote d'Ivoire, du Burkina Faso et du Mali ou se trouve le peuple Senoufo. Il y a encore le Kenedougou, ancien empire de Samory Toure (le Wassoulou) qui prend en compte la Cote d'Ivoire, la Guinée, le Burkina Faso et le Mali. Notre devoir est de réveiller ces empires sans préjudice du respect de la souveraineté de nos Etats respectifs.
Quels rôles les autorités traditionnelles, les leaders communautaires et les mécanismes de médiation peuvent-ils jouer dans la prévention et la résolution des conflits transfrontaliers ?
L’enjeu, cette année, de « Abidjan Border Forum » est d'amener a situer la responsabilité des peuples et des communautés aux frontières. En ce qui concerne la Cote d'Ivoire, nous faisons appel aux leaders communautaires de jeunes, de femmes, ainsi qu'aux chefs traditionnels pour être des leviers de la diplomatie coutumière et de la diplomatie de proximité, de sorte que les conflits entre peuples de part et d'autre des frontières soient amortis des la base a travers des mécanismes de coopération entre ces Etats.
Nous savons également que ces communautés formulent des projets de développement. Nous faisons en sorte que ces projets soient conduits par les peuples de part et d'autre des frontières, dans une unité de vision, de développement, de cohésion entre ces peuples, nous permettant, en tant que commission, de les accompagner. Aussi, nous utilisons le volet du renforcement de capacite pour accompagner ces leaders communautaires, religieux, jeunes et femmes, de sorte a les impliquer davantage dans la gouvernance des communautés frontalières, aux cotes des Administrations publiques et des services techniques de l'Etat.
Quels mécanismes de suivi, de financement et d’évaluation faudrait-il mettre en place pour traduire les recommandations de « Abidjan Border Forum » en actions concrètes et durables au bénéfice des populations transfrontalières ?
La particularité de « Abidjan Border Forum » est que nous avons mis en place un Comite scientifique qui consolide toutes les recommandations, afin d’établir des indicateurs de résultats que nous allons partager avec notre partenaire, la Commission de l'Union Africaine, de sorte qu’il y ait une dissémination qui soit suivie d'une vulgarisation de ces actions et recommandations qui seront arrêtées a l'issue de cette édition particulière qui passe de la réflexion antérieure a l'action. Et ce, d’autant plus que désormais, ce sont les communautés qui sont en front office dans la gouvernance des frontières. Nous allons donc demander aux politiques publiques et aux partenaires techniques et financiers de s'impliquer davantage, ainsi qu’aux membres de la société civile d'assurer le contrôle citoyen de l'ensemble des résolutions qui seront prises au profit des communautés, de la sécurité et de la gouvernance de nos frontières.
Un message à l’endroit de toutes les communautés africaines
D’abord, nous disons aux communautés que « Abidjan Border Forum » 2026 est fait a leur intention. C’est leur cadre d'expression, le lieu où ces communautés doivent venir partager leurs expériences avec les chercheurs, les organisations de la société civile et le secteur public, les partenaires techniques et financiers qui seront tous présents a cette occasion. Nous leur demandons donc de s'impliquer davantage dans la réussite de cet évènement. Ensuite, nous avons initié, pour cette édition, des hackathons sur les meilleurs projets transfrontaliers qui sont développés, mais également sur médias et éducation. Nous avons mis en place des jurys et nous comptons récompenser toutes les innovations en matière de gouvernance des frontières devant tout le public, de sorte que nous puissions susciter des vocations a développer ce type d'initiatives.
Enfin, nous avons mis au gout du jour la valeur des cultures dans la gouvernance des frontières aux cotes des peuples. Nous avons en outre initie l'implication de notre artiste partenaire qui est la star internationale du reggae, Alpha Blondy. Nous invitons donc toutes les communautés, tous les Abidjanais, tout le continent africain, a participer au panel du premier jour, notamment sur la culture, mais également de participer a son concert qui viendra célébrer la culture, la fraternité sur le continent africain a travers les frontières. C'est l'appel que je voudrais lancer aux uns et aux autres. Le site internet de « Abidjan Border Forum » est ouvert, www.abf-africa.com. Ils pourront s'y inscrire, avoir leur badge et participer à ces échanges qui vont nous donner une idée de ce que les peuples pourront faire pour les frontières de l'Afrique de demain.